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Définition et diffusion du wokisme

Lionel Hort
La Nation n° 2269 27 décembre 2024

On parle souvent de la dernière mode idéologique radicale appelée wokisme dans nos colonnes. Certes, le terme woke, utilisé à toutes les sauces, est originaire du monde anglo-saxon et signifie «éveillé [aux injustices en général]». Certains de nos voisins français l’ont décrit avec précision en décortiquant les problématiques qui lui sont associées – féminisme et antiracisme victimaires, convergence des luttes, culture de l’annulation, etc.

L’année 2024 a vu paraître les premiers ouvrages d’auteurs suisses romands portant un regard critique sur la question, notamment, aux éditions Slatkine, La diffusion du wokisme en Suisse de M. Jonas Follonier, journaliste à L’Agefi et rédacteur en chef du Regard libre.

Comme son titre l’indique, le but de l’ouvrage est de mener l’enquête sur la propagation des idées woke en Suisse, de l’université aux médias en passant par la culture, l’espace public et l’école. Mais le livre s’ouvre sur une introduction précédée d’une préface d’Olivier Massin, professeur de philosophie à l’université de Neuchâtel, toutes deux de haut niveau conceptuel et attachées à bien définir la notion étudiée.

Le fond intellectuel du wokisme peut se résumer en trois thèses: 1. les sociétés libérales sont structurées autour de relations d’oppression omniprésentes et cachées; 2. Ces relations d’oppression se combinent pour construire des identités sociales basées sur la race, l’orientation sexuelle, le genre, le handicap, etc.; 3. Les personnes opprimées ont un accès privilégié, par leurs expériences vécues, à ces relations d’oppression (pages 15 et 37).

Dans sa préface, le professeur Massin situe l’idéologie woke sur le même plan que le socialisme, le libéralisme et le conservatisme – les trois idéologies politiques principales des démocraties occidentales. Remarquons un certain biais anglo-saxon dans cette triade: le conservatisme ne nous paraît pas identifié comme une troisième voie légitime sur le continent, renvoyé qu’il est à la réaction, au populisme et à ses reliquats nationalistes. Le wokisme devrait selon nous être rattaché à un niveau plus abstrait de lecture des idées politiques, où flottent l’universalisme, le progressisme, l’identitarisme, le communautarisme, etc.

En effet, socialisme, libéralisme et, en Angleterre et aux Etats-Unis, conservatisme, sont des idéologies anciennes et reconnaissables. Elles disposent de plateformes partisanes identifiées, comme le Parti socialiste en Suisse ou les Tory anglais, alors que le wokisme représente plutôt un courant de pensée parmi les partis de gauche et d’extrême gauche, représenté chez nous par des formations mineures telles que les Jeunes Verts, les Jeunes Socialistes ou solidaritéS. Reste que la définition proposée est extrêmement intéressante et permet de considérer le wokisme comme «politiques de l’identité»1, qui dépasse le cadre institutionnel pour se répandre dans la société.

C’est justement l’objet de la seconde partie du livre qui traite des cas avérés de wokisme en Suisse romande. L’auteur commence par son foyer d’infestation principal, les universités. Les faits sont accablants, comme nos lecteurs le savent, mais (mal) heureusement l’UNIL2 n’est pas la seule visée: conférences attaquées et interrompues, langage inclusif et chantage à la discrimination se retrouvent aussi à Genève et à Neuchâtel. Les médias publics, principalement la RTS et ses réseaux sociaux, sont ensuite passés en revue. Leur partialité et leur militantisme, notamment sur les questions sexuelles, sont démontrés exemples à l’appui. Pour finir, des cas inquiétants dans les écoles – éducation sexuelle partisane, suppression de la fête des mères – et le monde de la culture complètent l’enquête. M. Follonier revient notamment sur l’affaire Claude Inga-Barbey et sur le plaidoyer de l’artiste Nemo pour l’inscription d’un troisième sexe dans le droit suisse.

On peut conclure avec l’auteur et le préfacier que le wokisme n’est ni un problème strictement américain ni une crise de nerfs française, et qu’il existe bel et bien, quoi qu’en disent ses partisans qui rejettent le terme pour louer la chose qu’il désigne.

Le panorama ainsi dévoilé est attristant. Mais la vue d’ensemble permet l’action.

Addendum

Les deux autres livres évoqués en introduction sont de MM. Olivier Moos3 et Enzo Santacroce4. Le premier, intitulé le Guide du Réac – comment perdre ses amis et mourir seul, est un hilarant précis de conversation thématique portant sur le féminisme, le transgenrisme et le racialisme. Le second, paru sous le titre évocateur de Socrate au pays des wokes, est un court roman qui pastiche l’affaire de l’université d’Evergreen aux Etats-Unis, et dont la conclusion portant sur la nécessaire revalorisation de l’éthique du dialogue et du débat face à la cancel culture est moralement salutaire.

Notes:

1   La méfiance toute libérale et universaliste d’un Massin et d’un Follonier concernant les notions d’identité et de communauté se défend parfaitement dès lors qu’elle concerne la compréhension woke, c’est-à-dire altérée, de ces deux concepts, tels qu’ils sont détaillés dans l’ouvrage.

2   Voir notre édition spéciale n° 2221 du 24 février 2023.

3   Paru chez Publishroom Factory. M. Follonier a justement interviewé l’auteur dans le Regard libre n° 106 à propos de son analyse du wokisme comme phénomène religieux et même post-protestant. L’entretien est librement accessible à l’adresse suivante: https://leregardlibre.com/forum/le-wokisme-un-post-protestantisme-selon-lhistorien-olivier-moos/

4   Paru aux Éditions Ouverture.

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