Le Lieutenant Conrad
Prix Nobel en 1919, Carl Spitteler est depuis tombé dans l’oubli. C’est à l’occasion des cent ans de sa mort qu’on réédite son œuvre afin de lui redonner la place qu’il mérite. Le Lieutenant Conrad a paru chez Infolio, qui éditera d’autres textes de cet écrivain lucernois d’origine bâloise, dans une nouvelle traduction plus fidèle que celle de Noémie Valentin datant de 1910.
D’abord publié en feuilleton en 1897, le roman de Carl Spitteler portait pour titre Un dimanche noir à Herrlisdorf avant de le changer pour la publication en volume. C’est bien dommage, car le titre initial dit bien mieux de quoi il s’agit.
Le Lieutenant Conrad est une tragédie au sens classique du terme. Son héros, un jeune soldat audacieux, se comporte avec bravoure jusqu’à sa mort. L’intrigue se déroule dans un village suisse-alémanique du 19e siècle. Elle respecte l’unité du lieu et du temps. Tout se passe en une seule journée. Cependant Spitteler rénove la tragédie au niveau de la perspective. Tous les événements sont rigoureusement relatés à travers la perception qu’en a le personnage principal.
Le monde de Spitteler est un monde viril, plein de bagarre, de ressentiment et de sens militaire. Le jeune Conrad, fier de faire partie de l’armée, est en conflit avec son père, le maître des lieux, tenancier de l’Auberge du Paon, qui le tient pour un raté et refuse de lui céder la direction de l’auberge.
Les bons sentiments ne sont pas le fort de Spitteler, ce dont on se réjouit: discordes, jalousies, disputes, calamités, commérages, insolences et désordres, voilà de quoi sont faites les relations humaines dans la famille des Reber mais aussi parmi les paysans. Les Wagginger du haut et les Wagginer du bas du village se détestent copieusement pour des divergences en apparence politiques, mais en vérité laissées dans l’ombre par l’auteur.
D’entrée de jeu, le jeune Conrad est présenté comme le mouton noir de la maison. A part sa sœur qui lui est dévouée, et quelques sommelières auxquelles il plaît, tout le monde le dénigre. La scène du repas au début du récit est significative des rapports odieux. Les reproches fusent, ça vocifère, c’est du tac-au-tac en continu.
Ensuite, les choses vont crescendo. Le père aiguise la haine de son fils en le traitant de «malappris» alors que celui-ci considère qu’on n’est pas un malappris quand on est «honnête, travailleur et sérieux» en plus d’être un lieutenant d’artillerie apprécié. La violence se déchaîne dans la grande scène de bagarre entre les Wagginger dans la salle de danse de l’auberge que le père par vanité n’avait pas voulu empêcher.
Le lieutenant intervient avec l’aide des pompiers de Waldisdorf, de jeunes paysans du village et de quelques clients de l’auberge afin d’éviter qu’une rixe entre paysans dégénère en bagarre sanglante. Il est «rapidement à la tête d’un beau petit bataillon de choc» et réussit à mater les Wagginger.
Fêté comme un héros, il obtient de son père, bien qu’à contrecœur, la succession de l’auberge, et de Cathi, une sommelière fraîchement arrivée, la promesse de mariage. Or les hostilités continuent de couver sous les braises éteintes, les Wagginger ayant promis de se venger, et le père ne cessant pas de maudire son fils.
Cette atmosphère envenimée où chacun, à l’instar du père, y va de sa méchanceté, et cherche à profiter de la situation, n’est jamais expliquée. Spitteler ne nous dit rien sur l’origine des conflits. La violence dans laquelle baigne ce roman, – une violence très forte et virulente mais néanmoins maîtrisée et hautement ritualisée – reste en fin de compte totalement opaque. Or c’est précisément dans cette opacité, dans l’absence de toute psychologisation, que réside la force de ce texte qui est beau comme un diamant brut.
Compte tenu de ce qui précède, il est étonnant que la postface voie dans le roman de Spitteler «une critique du patriarcat», une «virilité hautaine, formatée à la prussienne qui s’effondre sur elle-même» et «une mise en lumière de la violence inhérente à la masculinité militaire». Cette réinterprétation féministe et antimilitariste de Lieutenant Conrad paraît forcée. En fait, elle ne manque pas de rendre perplexe. Spitteler est le contraire d’un féministe et d’un antimilitariste. C’est un patriote. Aucun patriote n’est antimilitariste, car les deux choses sont incompatibles. Du patriotisme de Spitteler, chacun peut facilement se convaincre, si besoin est, en lisant son discours tenu en 1914, au début de la Grande Guerre, intitulé Notre point de vue suisse. Ce discours, disponible sur le net1, a eu un grand retentissement à l’époque dans tout le pays.
C’est le propre d’un texte littéraire de respirer tout seul, d’être debout sur ses deux jambes sans l’aide de béquilles. De sorte que même une postface décevante ne peut en rien entamer le plaisir de la lecture du Lieutenant Conrad, dont la première qualité est d’échapper à jamais à toute tentative de récupération idéologique.
Notes:
Référence: Carl Spitteler, Le Lieutenant Conrad, traduit de l’allemand par Patrick Vallon, Infolio 2023, 200 pp.
1 http://horizons.myhostpoint.ch/indexd624.html?id=2644
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- La technophilie du Conseil des Etats – Editorial, Félicien Monnier
- Transports au ralenti – Jean-François Cavin
- Croissance administrative – Jean-François Cavin
- Noyade de la littérature? – Jacques Perrin
- De quelques croyants et de leurs interactions - Essai de micro-œcuménisme – Olivier Delacrétaz
- Définition et diffusion du wokisme – Lionel Hort
- La langue française dans les services de l’Etat – Jean-Blaise Rochat
- Têtes de Maures – Le Coin du Ronchon