Transports au ralenti
L’intendance suivra, aurait dit Napoléon avant une bataille victorieuse. Philippe Hubler, qui n’était pas historien mais avait le sens de l’organisation et du commandement, disait que cette phrase ne devait pas être comprise comme l’expression d’un dédain pour le support logistique, mais comme une affirmation: «Soyez rassurés, soldats, l’intendance suivra, je le veux et l’ordonne.» Quoi qu’il en soit de la parole du général corse, on ne doit jamais négliger l’importance des moyens matériels.
Il nous manque un Napoléon. La Suisse et le Canton de Vaud ne font pas face à la croissance démographique et économique dans le développement des infrastructures de transport. Il y a un quart de siècle, les organisations patronales genevoises et vaudoises tiraient publiquement la sonnette d’alarme en dénonçant l’insuffisance prévisible des relations routières et ferroviaires entre les deux capitales lémaniques. Mais le chef des Travaux publics vaudois de l’époque, un Vert, prétendait qu’il suffisait de modérer la vitesse sur l’autoroute pour gérer le trafic. Et ni lui, ni d’ailleurs les CFF, ne se souciaient de renforcer le train. Longtemps, rien n’a bougé. Et en 2024, à propos de l’élargissement nécessaire de l’autoroute entre Nyon et Genève, chroniquement engorgée, le silence du Conseil d’Etat a été assourdissant.
La pétaudière de la gare de Lausanne illustre dramatiquement l’incapacité des autorités, fédérales cette fois-ci, à planifier les modernisations indispensables. Au nord de la ville, le charmant quartier vert de la Blécherette où les humains s’entassent dans des clapiers écolos est mal desservi. Et voici qu’un nouveau scandale secoue l’Ouest lausannois: le tramway M1, intelligemment conçu il y a plus de trente ans, est surchargé aux heures de pointe; ses rames arrivent en bout de course; la ligne ne pourra pas faire face au développement des nouvelles constructions, où l’on attend quelque 7’000 habitants et 2’000 emplois d’ici cinq à huit ans. Des édiles des communes intéressées s’alarment et s’indignent. Et la planification officielle ne prévoit pas de modernisation de la ligne avant… 2036!
Le dossier présenté par 24 heures au début de décembre est hallucinant. Le constat de la surcharge a été posé en 2019. Une étude a été lancée alors et vient d’être finalisée… cinq ans plus tard! Il en ressort qu’il faudrait allonger les rames et les quais: il ne nous aurait pas fallu cinq jours pour énoncer cette évidence. Du côté de l’Université, habituée à câliner le rose-vert, on dit que ce n’est pas si grave, puisque les heures du début des cours peuvent être échelonnées; il n’en reste pas moins qu’aujourd’hui déjà, des voyageurs restent à quai. Du côté des TL, on s’évertue à trouver de médiocres solutions de remplacement en renforçant des lignes de bus; elles sont rarement en site propre, ce que le M1 devait justement éviter.
Hors du grand Lausanne, le trafic ferroviaire a été sensiblement amélioré. C’est en zone urbaine et périurbaine que l’insuffisance apparaît. Comme le problème concerne plusieurs communes, il appartient au Canton de diriger la manœuvre. Sa relative passivité étonne, s’agissant de transports publics qui devraient être les chéris d’autorités sensibles à la protection de l’environnement. On craint d’y déceler, sous-jacente, une détestation de la mobilité, inhérente pourtant au monde contemporain, à moins qu’on souhaite la décroissance. Serait-ce, inconsciemment peut-être, la tendance dominante? Inspirant une politique selon laquelle, volontairement ou non, l’intendance ne suit pas?
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- La technophilie du Conseil des Etats – Editorial, Félicien Monnier
- Croissance administrative – Jean-François Cavin
- Noyade de la littérature? – Jacques Perrin
- Le Lieutenant Conrad – Lars Klawonn
- De quelques croyants et de leurs interactions - Essai de micro-œcuménisme – Olivier Delacrétaz
- Définition et diffusion du wokisme – Lionel Hort
- La langue française dans les services de l’Etat – Jean-Blaise Rochat
- Têtes de Maures – Le Coin du Ronchon