Identification
Veuillez vous identifier

Mot de passe oublié?
Rechercher


Recherche avancée

Noyade de la littérature?

Jacques Perrin
La Nation n° 2269 27 décembre 2024

Patrice Jean a écrit une dizaine de romans. Issu d’un milieu ouvrier, il a vécu dans la banlieue nantaise. Il a étudié la philosophie, enseigné les lettres modernes, puis s’est mis à écrire. Un bref essai de lui, Kafka au candy-shop, la littérature face au militantisme, nous a séduit. Jean est classé à droite, probablement parce qu’il se désintéresse de la vie politique. Des journaux et sites internet eux-mêmes classés à droite nous ont appris son existence et celle de ses romans… que nous n’avons pas lus.

Selon Patrice Jean, la littérature de qualité a beaucoup d’ennemis: le militantisme progressiste, les sciences humaines et l’industrie du livre. Elle pourrait se noyer dans une mare de livres médiocres.

Nous lisons très peu de romans contemporains. Avouons que nous nous sommes arrêté à Ramuz. Grâce à des amis connaisseurs et des critiques avisés, Jean-Louis Kuffer, Michel Audétat, Juan Asensio ou Philippe Barthelet, nous nous laissons parfois tenter. Aussi avons-nous joui de La Chasse au cerf, 1044 pages extraordinaires de Romain Debluë. Nous n’avons pas détesté les premiers livres de Houellebecq; nous avons aimé François Taillandier et Jérôme Leroy.

L’âge venant, le temps est compté: nous préférons nous replonger dans Dostoïevski, Balzac ou Gottfried Keller.

Patrice Jean fut longtemps de gauche. Sa famille, ses amis, ses professeurs et ses collègues, que nourrissait la maxime tout est politique, l’étaient aussi. Il intégra les troupeaux de grévistes et de manifestants. Puis la lecture de philosophes littéraires, Nietzsche et Schopenhauer, attira son attention sur l’énigme du mal, la souffrance, la mort, l’insignifiance de la vie. Aux yeux de nombreux modernes progressistes, le mal est censé être accidentel; on en découvrira les causes, on le fera disparaître. Or il est d’ordre métaphysique. Ni le progrès scientifique ni aucun projet politique de changement radical ne modifieront cet état de fait, bien au contraire. Qui veut faire l’ange fait la bête, toute révolution amplifie le désastre ambiant. Jean s’éloigna de la gauche, devint un mauvais fils, renonçant à accroître le capital progressiste hérité de son entourage par des pétitions et des revendications infinies de droits. Il se consacra sur le tard à la littérature.

Ni la philosophie ni la science ne saisissent parfaitement le réel qui dégouline de partout, débordant les parapets conceptuels qui tentent de le maintenir. «Il n’y a de science que du général», dit Aristote, mais les arts, dont la littérature, nous offrent une connaissance du particulier. Jean cite Virginia Woolf: Quand il s’agit de la vérité, là où elle importe, je préfère écrire de la fiction. La littérature est le point de rencontre entre l’objectivité et la subjectivité. Pour beaucoup de modernes, y compris des écrivains, la littérature, ce n’est pas sérieux, juste une forme primitive de science humaine. Les sciences humaines décrivent le monde et permettent d’agir sur lui, de le changer, car un autre monde est possible. Il faut écouter les scientifiques. Pourtant, des philosophes parfaitement rationnels, comme Jacques Bouveresse, accordent dans leurs œuvres une place aux grands artistes et aux croyances religieuses.

Jean défend bec et ongles la vie intérieure. Vivre, c’est d’abord ressentir. La vie intérieure, invisible, est l’expérience première. Il faut la cultiver. Le monde du roman n’est pas celui de la militance utopiste. C’est celui des individus réels pourvus d’une vie intérieure, embourbés dans le monde objectif, avec leurs joies et leurs malheurs. Jean constate le défaut originel du vivant. Le mal grignote le monde. Comme Baudelaire qu’il admire, l’écrivain, pourtant agnostique, reconnaît le péché originel. Le progressisme militant est une paresse: que chaque individu entreprenne d’abord de s’améliorer lui-même. La littérature vise, selon Kafka, à devenir la hache qui brise la mer gelée en nous. Il s’agit de renouer avec la vie intérieure au-delà de la comédie sociale. Le moi social n’est qu’une facette de l’individu pourvu d’une carte d’identité. Nous sommes tous des inconnus pour autrui, et pour nous-mêmes. La littérature commence où finissent la psychologie et la sociologie.

Selon Patrice Jean, l’édition sacrifie trop à des genres frelatés: le roman militant à la Annie Ernaux (prix Nobel), qui écrit pour venger sa race, l’auto-fiction, la littérature-jeunesse outil de propagande, la littérature feel good, la dark romance, les mangas. Beaucoup de lecteurs du XXIe siècle, adeptes de l’écologisme apocalyptique, wokistes intersectionnels, féministes radicales, insurgés de pacotille, enseignants-chercheurs, sont la version dépenaillée du bourgeois du XIXe siècle. Une ministre de la culture peut vanter la bonne santé économique du livre tout en avouant qu’elle n’a pas le temps de lire… Notre société souffre d’hédonisme dépressif, ne parvenant pas à éprouver autre chose que du plaisir.

Peut-on imaginer une vie sans littérature? Qu’on puisse vivre sans livres, sans s’aider tous les jours de la lumière des grands écrivains, écrit Jean, est pour moi une énigme. De cette vie sans livres je ne voudrais pas. Après avoir évoqué la description par Zola de l’inhumation misérable de Flaubert à Rouen en 1880, il écrit: Si un jour la littérature devait disparaître, ce sera dans une atmosphère de fête, tandis que les journalistes et les éditeurs se taperont la cloche au milieu « des odeurs de mangeailles », tout en se disputant au sujet du dernier prix Goncourt. Près de la Seine les bourgeois se promèneront, en rollers, à vélo, des écouteurs dans les oreilles. Et Flaubert ne sera plus que le nom d’une rue ou d’un hôpital.

Bien pessimiste, Patrice Jean. Le stupide XIXe siècle connut Balzac, Hugo, Stendhal, Baudelaire et Rimbaud, le cruel XXe admira Proust, Céline, Apollinaire, Bernanos et Giono. Rien n’est perdu. Le métier d’éditeur consiste aussi à vendre beaucoup de livres «abordables» pour permettre l’édition de classiques à venir.

Vous avez de la chance, cet article est en accès public. Mais La Nation a besoin d'abonnés, n'hésitez pas à remplir le formulaire ci-dessous.
*



 
  *        
*
*
*
*
*
*
* champs obligatoires
Au sommaire de cette même édition de La Nation: