De quelques croyants et de leurs interactions - Essai de micro-œcuménisme
Les croyants croient de mille manières, selon leur éducation, leur formation et leur tempérament, selon aussi leurs ignorances, leurs insuffisances et leurs préjugés. En voici, en toute simplification, quelques types courants.
Commençons par le croyant «basique», celui qui croit ce que croyaient ses parents, pratique sa foi comme eux et s’efforce de la transmettre intacte à ses enfants. Sa vie religieuse, le culte dominical, les fêtes annuelles sont intégrés à sa vie sociale. Tout au long de sa vie, il conserve la religion simple et évidente de son enfance.
Continuons par le dogmaticien, qui travaille systématiquement à étendre les certitudes de la foi. Il n’éprouve aucun doute quant à la véracité des Ecritures ni quant à la capacité humaine, à la sienne en particulier, de les élucider. Tout sera clair, un jour.
En face, pourrait-on dire, il y a le croyant «existentiel». Il pense que l’institution et les dogmes dessèchent et dépersonnalisent la foi. L’important, c’est l’individu en situation, ses questions, ses déchirements, ses expériences de foi. L’important, c’est le kairos, cet instant rare et fulgurant où la personne rencontre le divin.
Et voici un théologien moderne, qui transforme la dispute théologique en controverse scientifique. Il pousse aussi loin que possible la critique historique, anthropologique et linguistique des textes, pour épurer la Parole de tous les éléments inauthentiques que les siècles lui ont ajoutés.
Il y a l’enthousiaste, qui aborde toute chose à travers les textes sacrés. Ceux-ci sont un objet moins de réflexion théologique que de jubilation. Cette jubilation, il veut la faire partager par tous et immédiatement. Aussi, suivant l’apôtre Paul, il prêche à temps et à contretemps1.
Il y a le fondamentaliste, qui considère les Ecritures comme un legs si précieux qu’elles en sont intouchables. Il faut les recevoir littéralement, dans leur lumière première de Parole de Dieu. Toute interprétation humaine est lourde d’erreur, voire de trahison.
Il y a le croyant moral, celui qui veut de toutes ses forces faire le bien. Il juge minutieusement et sans complaisance chaque détail et sous-détail de son comportement quotidien, ce qui le convainc de son indignité.
Il y a le philosophe, qui remonte de la création au Créateur et déduit, de l’ordre visible de l’univers créé, l’existence d’une cause première incréée, personnelle et bienveillante.
Il y a le croyant poète, qui trouve dans le monde d’ici-bas des reflets tout bruissants et chatoyants du monde surnaturel et pour qui un simple brin d’herbe est l’indice de la présence de Dieu. La beauté, c’est Dieu dans les choses.
Il y a le fidèle angoissé qui aborde les textes avec crainte et tremblement2 et qui, au-dessus des flots en furie, s’accroche à sa foi en Christ comme à un fil invisible, infrangible et salvateur.
Et il y a le péager accablé par son statut de pécheur et qui, sans seulement oser lever les yeux au ciel, frappe sa poitrine sous l’œil du pharisien3.
Il y a le croyant actif, qui veut suivre le Christ dans les marges de la société, manifester par des actes sa solidarité avec ces plus petits4. Il se voue au service des autres, de tous les autres, ses frères et sœurs, chrétiens ou non, comme le Christ le fit avec les malades, les aveugles et les démoniaques, juifs ou samaritains.
Il y a le nostalgique de la chrétienté médiévale, cet ordre à la fois spirituel et temporel, dont la marche ascendante devait nous conduire en droite ligne à la parousie.
Il y a celui qui, épouvanté par l’érosion de la foi, se réfugie dans une communauté retirée du monde et conserve, dans l’espérance de jours meilleurs, les trésors immuables et rassurants de la foi, des dogmes et de la liturgie.
Tel autre, au contraire, rejette l’idée même de «communauté-refuge». Car l’Evangile lui fait un devoir de ne pas abandonner ses contemporains égarés. Il adopte leurs perspectives et leur langage pour garder le contact et leur transmettre ce qu’il peut de la Parole.
Il y a le mystique, renversé, sidéré par l’immensité du mystère divin, qui se vide de lui-même pour faire à Dieu toute la place.
Il y a celui qui lit les Ecritures et leurs commentateurs, qui aime et pratique la liturgie, mais n’arrive pas à dire «je crois», comme une abeille qui voit la lumière, veut la rejoindre et frappe la vitre sans pouvoir la briser.
Enfin, sur les bords extérieurs de la foi, il y a le païen, qui reconnaît l’existence d’ «une force», immanente au monde, omniprésente et indifférente.
Que de demeures, dans la grande maison du Père5, et que d’annexes! Et entre elles, que de relations imprévues et fécondes!
Le dogmaticien offre des repères au mystique, à l’aventurier de la foi qui frôle l’hérésie, à l’insatisfait perpétuel, au douteur. Car ils ont besoin de ces repères pour esquisser, ne serait-ce que de loin et en creux, les contours incertains de leur foi. En retour, il arrive qu’ils ramènent de leurs vagabondages religieux de quoi interloquer le dogmaticien et l’inciter à retoucher sa doctrine.
Au même dogmaticien, le théologien existentiel fait valoir que certaines zones de la Révélation, trop obscures ou trop éblouissantes, échappent à nos réflexions les plus profondes. Et un autre dogmaticien lui rappelle, non sans quelque sainte ironie, la parole du Fils à son Père: Ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits6. Quant au péager, il rappelle à l’humilité cet érudit qui disserte sur Dieu avec une assurance qui confine parfois à la suffisance. Enfin, par souci d’hygiène spirituelle, le croyant basique lui conseille d’équilibrer l’étude et la réflexion par un temps équivalent de prière et d’adoration.
Le théologien existentiel a aussi besoin du dogmaticien, ne serait-ce que parce qu’il est impossible de croire sans savoir ce que l’on croit, au moins un petit peu. Et le dogmaticien ajoute que ce n’est pas le dogme comme tel qui dessèche la foi: la raison et la Révélation, procédant d’une source unique, ne sauraient se mettre en cause l’une l’autre. La sécheresse est une question d’attitude, pas de recours ou non aux dogmes. D’ailleurs, l’existentialisme a lui aussi ses dogmes, ses penseurs secs et ses formules toutes faites.
Face au théologien historico-critique, le poète plaide au nom de ce qui, dans la liturgie et dans les Ecritures, ainsi que dans l’histoire de l’Eglise assistée du Saint Esprit, est réel sans être forcément rationnel. Et le philosophe rappelle que la raison est légitime en tant qu’outil de recherche, mais ne saurait être un critère de la véracité des faits surnaturels: uniques et infalsifiables, ceux-ci échappent sur le fond à la critique de la raison naturelle.
Le dogmaticien dira au croyant moral écrasé par son indignité que les exigences excessives qu’il s’impose révèlent plus de vanité que d’humilité et qu’après l’annonce du pardon, ses repentirs récurrents ont quelque chose de blasphématoire… ou de pathologique. Dans tous les cas, il lui déconseillera sévèrement de dénoncer l’indignité éventuelle de son prochain: Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés7!
A l’attention du croyant angoissé et du péager, le croyant existentiel, le dogmaticien et le poète citeront la 1ère épître de Jean: Si notre cœur nous condamne, Dieu est plus grand que notre cœur8.
A celui qui néglige le monde par souci d’élévation spirituelle, le poète et le philosophe rappelleront que la présence divine dans les aspects les plus triviaux de la Création nous fait un devoir d’en chercher partout le sens et la beauté. Ils plaideront aussi que le surnaturel a besoin de moyens naturels pour être communiqué. Et le païen témoignera, à sa manière, de ce que Dieu remplit l’univers9.
Le philosophe rappellera au fondamentaliste que l’écrin n’est pas le diamant et qu’il faut distinguer le message et son auteur. Il lui dira aussi que la lecture la plus littérale est encore une interprétation. Refuser la nécessité de l’interprétation, qui est une application de l’intelligence libre aux réalités révélées, c’est faire du texte sacré un bloc aussi opaque, imperméable et indifférent que le dieu parallélépipédique rectangle du film de Stanley Kubrick «2001, L’Odyssée de l’Espace».
A celui qui témoigne à temps et à contre-temps, le croyant basique fera valoir que la Bible n’interdit pas d’être efficace, ni de respecter les usages du lieu et la personnalité de ses interlocuteurs. Il lui demandera que son prêche ne s’adresse pas principalement à lui-même, et qu’il ne transforme pas son témoignage en thérapie individuelle.
Le dogmaticien rappellera à celui qui adopte le vocabulaire moderne pour rester en contact avec le monde que tout langage est structuré par une philosophie et que toutes les philosophies ne se valent pas pour dire la Révélation. Il lui dira encore que même quand l’Eglise est partout répandue, elle reste de biais par rapport au monde. Il faut affronter cette discordance et tenter de la résoudre, non de la supprimer.
Au nostalgique de la chrétienté, le bibliste rappelle que le jour du Seigneur viendra comme un voleur10 et ne correspondra pas forcément avec un état de perfection de l’humanité. Le dogmaticien adoucira peut-être sa nostalgie en faisant valoir que, même si elle fut la plus belle et la plus vaste, la chrétienté occidentale n’est qu’une civilisation, qu’elle est donc mortelle, et que sa désagrégation n’entraîne pas la mort de l’Eglise.
L’homme de l’action sociale a lui aussi besoin du dogmaticien, qui lui rappelle que vous aurez toujours des pauvres avec vous11, et que l’action sociale n’est pas salutaire en elle-même, qu’elle ne prend son plein sens chrétien qu’en référence claire à sa source surnaturelle.
Et en retour, l’homme de l’action sociale rappelle au dogmaticien qu’une foi, même admirablement structurée et détaillée, n’est rien si elle ne se prolonge en actes, ce que confirmera un bibliste: Il en est ainsi de la foi : si elle n'a pas les œuvres, elle est morte en elle-même12.
A celui qui tourne autour de la foi sans pouvoir l’atteindre, le théologien existentiel citera la parole que Blaise Pascal met dans la bouche du Christ: Console-toi, tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais trouvé13.
Et le péager lui rappellera ce paradoxal cri du cœur: Je crois, Seigneur, viens en aide à mon incrédulit14?
A l’adresse du païen, enfin, le dogmaticien reprendra le discours de Paul aux Athéniens15 et donnera une réalité plus complète à la «force» que le païen reconnaît, à ce dieu inconnu dont il pressent l’existence.
Quant au croyant basique, tous l’avertiront de ce que la fidélité peut tourner en routine. Ils lui recommanderont aussi de mieux différencier les choses, de distinguer son appartenance au Pays et son appartenance à l’Eglise; l’usage et le dogme intangible; la morale ordinaire et le sacrifice; la paroisse et l’Eglise; la réussite sociale et le salut. Il leur répondra qu’il est d’accord avec tout, et même au-delà. Mais il veut le faire en respectant son rythme personnel, en respectant aussi le rythme et les lois internes des êtres et des choses. Ne pas séparer ou opposer par hâte de distinguer.
Notes:
1 2e épître à Timothée, 1:2
2 Phil. 2:12
3 Luc 18: 9-14
4 Matt. 25:40
5 Jean 14:2
6 Matthieu 11: 25 à 27
7 Luc 6:37
8 1ère épître de Jean 3: 20-23
9 Livre de la Sagesse 1:7
10 2e épître de Pierre 3:10
11 Jean 12:8
12 Epître de Jacques 2:17
13 Pensées 553
14 Marc 9: 23-24
15 Actes de apôtres, 17:23-31
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- La technophilie du Conseil des Etats – Editorial, Félicien Monnier
- Transports au ralenti – Jean-François Cavin
- Croissance administrative – Jean-François Cavin
- Noyade de la littérature? – Jacques Perrin
- Le Lieutenant Conrad – Lars Klawonn
- Définition et diffusion du wokisme – Lionel Hort
- La langue française dans les services de l’Etat – Jean-Blaise Rochat
- Têtes de Maures – Le Coin du Ronchon