Identification
Veuillez vous identifier

Mot de passe oublié?
Rechercher


Recherche avancée

Philippe Jaccottet — Voir juste pour vivre juste

Yannick Escher
La Nation n° 2302 3 avril 2026

Il m’arrive, en marchant sur les chemins de la Broye, de penser à Philippe Jaccottet. Il a aimé ces paysages qui donnent parfois l’impression de ne rien attendre de nous. On traverse ces lieux comme on traverse une habitude ancienne, sans vraiment lever les yeux. Et pourtant, certains soirs, quelque chose retient l’attention: une lumière basse sur un labour, l’ombre rapide d’un oiseau qui coupe le ciel, le vent qui se lève dans une haie encore feuillue. Rien d’exceptionnel, rien qui n’appelle un commentaire particulier – mais l’impression diffuse que le paysage, soudain, cesse d’être simplement un décor familier. Jaccottet l’a écrit dans Le Cours de la Broye: «Tel est le monde: / Nous ne le voyons pas très longtemps: juste assez / Pour en garder ce qui scintille et va s’éteindre, / Pour appeler encore et encore, et trembler / De ne plus voir.» Toute son œuvre semble naître de cette expérience élémentaire: le monde apparaît, brille un instant, puis se retire. La poésie ne consiste pas à prolonger artificiellement cet éclat, mais à lui rester fidèle le temps qu’il dure.

C’est peut-être là que commence la poésie de Jaccottet. Elle n’a jamais cherché à embellir le monde ni à le transformer en symbole. Elle tente seulement de regarder les choses avec une attention patiente, presque inquiète. Dans A la lumière d’hiver, il écrit: «Je voudrais seulement voir un peu plus clair.» Cette phrase pourrait être le principe de toute son œuvre. Dans une époque qui multiplie les images et les discours, une telle attitude paraît presque dérisoire. La poésie contemporaine veut souvent expliquer le monde, le dénoncer ou le reconstruire. Jaccottet se méfie de ces ambitions trop rapides. Il avance avec une prudence presque ascétique, comme si le premier devoir du poète consistait à ne pas ajouter trop vite des significations aux choses. Dans ses carnets réunis sous le titre La Semaison, il raconte comment un mot peut surgir dans l’esprit au détour d’une marche: «Je me souviens qu’un été récent, alors que je marchais une fois de plus dans la campagne, le mot joie m’est passé par l’esprit et m’a donné, lui aussi, de l’étonnement.» La poésie naît parfois ainsi: d’un mot qui surgit au milieu d’un paysage, comme un oiseau inattendu dans le ciel. Ce mot ne résout rien; il ne délivre pas une vérité définitive. Il marque seulement un instant d’accord fragile entre le regard et le monde.

Peut-être est-ce là la position la plus singulière de Jaccottet: refuser à la fois les certitudes métaphysiques et le nihilisme tranquille de notre époque. Entre ces deux abîmes — l’illusion d’un sens trop assuré et la tentation du néant — il cherche simplement à maintenir la possibilité d’une présence.

Dans Cahier de verdure, Jaccottet explique ainsi ce qui l’a poussé à écrire: «Je pense quelquefois que si j’écris encore, c’est pour rassembler les fragments, plus ou moins lumineux et probants, d’une joie dont on serait tenté de croire qu’elle a explosé un jour comme une étoile intérieure.» La poésie ne révèle pas un sens éclatant du monde; elle recueille simplement quelques fragments de lumière. Cette attention au visible n’est pas étrangère à son histoire personnelle.

Né en 1925 à Moudon, dans ces collines vaudoises où les saisons restent lisibles, il passe aussi une partie de son enfance à Payerne. Le paysage y demeure discret: des champs, des fermes dispersées, des bandes de forêt qui suivent les ondulations lentes de la terre. Rien de spectaculaire. Peut-être est-ce dans ce pays sans emphase que s’est formée sa manière de regarder le monde. A Lausanne, où il étudie les lettres dans l’après-guerre, il rencontre le poète vaudois Gustave Roud. Chez le poète de Carrouge, les chemins du Jorat semblent parfois chargés d’une présence silencieuse. Jaccottet reçoit beaucoup de cette attention au paysage, mais il s’en méfie aussi très tôt, comme s’il pressentait le danger d’une poésie trop sûre de ses symboles. Au début des années 1950, alors que beaucoup de jeunes écrivains cherchent Paris, il choisit au contraire de s’éloigner du centre littéraire et s’installe à Grignan. Il y vivra toute sa vie avec son épouse Anne-Marie Haesler, dans une existence volontairement simple, mêlant marche, lecture, traduction et écriture lente.

Car Jaccottet fut aussi l’un des grands traducteurs européens de son temps. Il a donné au français des pages majeures de Rainer Maria Rilke, de Robert Musil, de Thomas Mann ou encore du poète italien Giuseppe Ungaretti. Traduire n’était pas pour lui un travail secondaire: c’était une autre manière d’habiter la langue, d’en éprouver les limites et les nuances. Et peut-être est-ce aussi pour cela qu’il se méfiait tant des mots trop sûrs: il savait combien ils sont fragiles.

La poésie, pour lui, ne peut exister qu’à une condition: celle de ralentir. Dans un texte intitulé «Comment lire la poésie», il écrit: «Il faut suspendre un instant le tourbillon de l’action, le mouvement de notre hâte inquiète, assourdissante, s’immobiliser, et laisser s’ouvrir cette étrange promesse comme on voit s’ouvrir une graine.» La poésie demande ce geste presque impossible dans notre époque: s’arrêter. Suspendre le mouvement des choses pour laisser apparaître ce qui, autrement, passerait inaperçu.

Un soir de début d’automne, il y a quelques années, la journée de cours venait de finir et je marchais sans hâte entre deux champs récemment labourés. Dans la poche de mon manteau, j’avais glissé un mince volume de L’Ignorant. Ce n’était pas une lecture prévue; plutôt un livre emporté presque par réflexe, comme on emporte une présence discrète pour accompagner la marche. La lumière tombait déjà. Au loin, un tracteur terminait son travail au bord du champ. Par moments, une porte de grange claquait sous le vent, et les ronces de la haie froissaient doucement leurs branches. Dans le champ retourné, quelques corneilles marchaient derrière les sillons sombres avant de s’envoler d’un battement brusque d’ailes. J’ai ouvert le livre presque au hasard: «Qui m’ouvrira dans ces ténèbres le chemin de la rosée?» Un merle s’est posé quelques secondes sur un fil électrique avant de disparaître derrière les arbres. La lumière tombait lentement sur les sillons du champ. Le paysage n’avait pas changé. Pourtant, quelque chose insistait encore dans le silence. Et peut-être est-ce cela que la poésie tente de saisir: ce moment fragile où l’infini peut entrer dans le fini et, de là, rayonner.

Vous avez de la chance, cet article est en accès public. Mais La Nation a besoin d'abonnés, n'hésitez pas à remplir le formulaire ci-dessous.
*



    Les abonnements souscrits au 2e semestre de l'année courante sont facturés à demi-prix.
 
  *        
*
*
*
*
*
*
* champs obligatoires
Au sommaire de cette même édition de La Nation: